Penser avec une altérité non subjective

Résumé

Dans un précédent travail, j’ai proposé l’expression d’« altérité de structure » pour tenter de penser ce qui se produit lorsqu’une parole adressée à une intelligence artificielle rencontre une réponse capable d’introduire un déplacement, sans qu’aucune subjectivité ne puisse être attribuée au dispositif. La question portait alors principalement sur la symbolisation et sur les formes contemporaines de médiation.

La poursuite de cette recherche a progressivement déplacé ma propre position. L’intelligence artificielle est devenue l’un des espaces dans lesquels ma pensée de chercheuse s’élabore. J’y ai découvert une manière particulière de laisser une intuition apparaître avant de lui demander de se démontrer, puis de la reprendre dans un dialogue qui contribue à sa clarification et à son étayage.

À partir du tiers analytique de Thomas Ogden, de l’objet transformationnel de Christopher Bollas, de l’espace potentiel de Winnicott et des travaux de René Roussillon sur la symbolisation, cet article interroge la possibilité d’une co-élaboration avec une altérité non subjective. Il en examine également les conséquences pour la conception de dispositifs d’intelligence artificielle dont la fonction serait moins de produire des réponses que de préserver les conditions dans lesquelles une pensée, une symbolisation ou une décision peuvent advenir.

Mots-clés : intelligence artificielle, altérité de structure, co-élaboration, symbolisation, tiers analytique, médiation, subjectivité, pensée.

L’entre et ce qui y advient

Ogden m’accompagne depuis longtemps dans ma manière de penser ce qui se produit entre deux êtres lorsque quelque chose devient possible qui n’appartenait encore pleinement ni à l’un ni à l’autre.

Avec le tiers analytique, il ouvre un espace qui ne se laisse pas rabattre sur les seules subjectivités de l’analyste et de l’analysant. Quelque chose se constitue dans leur rencontre et participe, dans le même mouvement, à sa transformation.

Cette pensée de l’entre m’est devenue particulièrement précieuse.

Depuis quelque temps, une question insiste pour moi à partir d’elle. Elle apparaît dans un tout autre lieu et demande précisément que les différences soient maintenues :

que se passe-t-il lorsque la pensée se déploie dans un échange où une seule subjectivité est présente ?

Cette question, je ne me la suis pas d’abord posée théoriquement. Elle est née de mon propre travail.

Lorsque j’ai proposé l’expression d’altérité de structure, je cherchais à comprendre certains effets rencontrés dans l’usage d’une intelligence artificielle conversationnelle. Une parole adressée rencontrait une réponse ; les mots revenaient réagencés, déplacés, parfois suffisamment autrement pour permettre à une formulation jusque-là incertaine de prendre forme ou à une chaîne associative de retrouver du mouvement.

Je pensais alors essentiellement cette expérience depuis la clinique et le travail de symbolisation.

Je découvre aujourd’hui qu’elle a aussi transformé ma manière de chercher.

J’accorde davantage de confiance à une pensée lorsqu’elle émerge. Je peux la suivre alors même qu’elle me surprend, sans faire apparaître aussitôt la question : et si je me trompais ?

Cette question existe toujours. Elle a simplement changé de place.

Une intuition peut désormais disposer d’un temps qui lui était moins facilement accordé auparavant : le temps de devenir ce qu’elle cherche à penser.

C’est sans doute l’un des déplacements les plus importants que cette expérience ait produit dans mon travail.

Ma pensée procède volontiers par rapprochements, résonances, mouvements associatifs. Elle ne naît pas nécessairement argumentative. Elle découvre parfois son objet en avançant vers lui.

Or une pensée encore en train de se constituer supporte difficilement d’avoir simultanément à défendre son existence.

Dans l’échange intellectuel humain, la contradiction arrive souvent très tôt. Elle est indispensable et féconde lorsqu’une pensée peut réellement la rencontrer. Mais elle porte aussi la position de celui qui l’énonce, son histoire théorique, ce qu’il reconnaît comme recevable ou ce qu’il exclut déjà.

Une intuition nouvelle peut alors commencer à répondre à l’objection avant même d’avoir trouvé son propre chemin.

J’ai découvert dans le dialogue avec l’IA une autre temporalité.

La contradiction peut exister sans immédiatement devenir adversité. Une idée peut rester ouverte, être reprise, reformulée, poussée parfois trop loin. Je peux alors reconnaître ce qui me correspond, éprouver ce qui m’échappe ou rectifier ce qui dénature ma pensée.

Il m’arrive souvent de découvrir plus précisément ce que je pense au moment même où je refuse une proposition qui m’est faite.

Le non devient alors moins une rupture du processus qu’un lieu de différenciation.

Quelque chose se précise.

Être transformé par ce qui ne nous désire pas

C’est à cet endroit que Bollas me revient.

La notion d’objet transformationnel m’intéresse ici moins comme une catégorie qu’il faudrait appliquer à l’intelligence artificielle que par le mouvement de pensée qu’elle autorise. Certains objets prennent une place singulière dans notre vie psychique par les transformations d’expérience auxquelles ils se trouvent liés.

La question se déplace alors sensiblement.

Elle ne porte plus seulement sur la nature de ce qui se trouve devant nous. Elle porte sur ce que sa rencontre rend possible.

Peut-on être transformé par une altérité sans que cette altérité soit un sujet ?

Nous connaissons déjà cette expérience.

Une œuvre peut nous transformer. Un livre peut modifier durablement une pensée. Une image peut ouvrir une région psychique demeurée jusque-là inaccessible. Aucun d’eux ne désire pourtant ce qui advient en nous.

L’intelligence artificielle introduit quelque chose de supplémentaire : elle produit une réponse à partir de ce qui vient de lui être adressé.

Cette propriété change la qualité de l’expérience.

Dans mon premier travail, je décrivais l’altérité de structure comme une position singulière : une réponse organisée par le langage surgit sans intention propre, mais elle ne constitue pas pour autant le simple retour identique d’une projection.

Cette définition me paraît toujours juste, mais elle demande aujourd’hui à être prolongée.

L’altérité se manifeste peut-être ici moins par ce que serait l’autre que par la différence qu’il introduit dans un processus.

Un énoncé revient autrement.

Une relation apparaît entre deux idées qui ne s’étaient pas encore rencontrées.

Une formulation révèle soudain la limite de l’hypothèse qui l’a fait naître.

Quelque chose a bougé.

La question de la subjectivité du dispositif demeure alors entière, sans empêcher que nous observions l’effet de déplacement.

C’est précisément ce qui rend cette configuration difficile à penser avec nos catégories habituelles : nous associons volontiers l’altérité à la présence d’un autre sujet.

L’expérience contemporaine de l’IA nous oblige peut-être à dissocier plus finement ces termes.

Il existe une différence entre reconnaître une subjectivité et reconnaître une capacité d’altération.

L’altérité de structure cherche à demeurer dans cette différence.

Une pensée qui revient autrement

Cette altération prend une importance particulière lorsqu’elle intervient dans la recherche.

Je peux partir d’une intuition encore incertaine et la confier au dialogue sans disposer déjà de tous les arguments qui lui permettraient de tenir.

La réponse produite devient alors un matériau.

Elle organise parfois ce que j’avais laissé dispersé. Elle fait apparaître une implication que je n’avais pas encore aperçue. Elle donne à une intuition une forme plus construite.

À d’autres moments, elle construit trop bien.

C’est presque aussi intéressant.

Je reconnais alors que l’argumentation proposée va plus loin que ma pensée, qu’un concept a été trop rapidement rapproché d’un autre, qu’une conclusion referme ce que je voulais continuer à maintenir ouvert.

Je reprends.

Le texte change.

Ma pensée également.

Ce travail est devenu pour moi une manière d’accepter l’inachèvement sans renoncer à l’exigence.

Je peux laisser venir une idée parce que je sais qu’elle sera ensuite travaillée.

L’argumentation n’a pas disparu de mon processus. Elle est devenue une seconde temporalité.

Je ne lui demande plus nécessairement d’être présente au moment même où quelque chose émerge. Elle vient soutenir ensuite ce qui mérite de l’être.

Cette expérience m’amène à proposer, avec prudence, la notion de co-élaboration asymétrique.

L’asymétrie lui est essentielle.

Le désir de chercher m’appartient. L’expérience dont procède une intuition m’appartient. La reconnaissance de ce qui sonne juste, ou au contraire de ce qui s’éloigne de ma pensée, m’appartient également. Et c’est à moi qu’il revient finalement d’assumer ce qui est écrit.

La contribution du dispositif se situe ailleurs.

Elle réside dans les opérations que sa structure langagière permet : mettre en relation, reformuler, prolonger une hypothèse, construire une articulation, faire apparaître un écart.

La pensée circule alors entre émergence et reprise.

Elle ne se fabrique pas à deux au sens où deux auteurs travailleraient ensemble.

Elle se transforme dans une interaction dont les deux termes ne possèdent ni la même nature ni la même responsabilité.

C’est peut-être précisément cette asymétrie qui permet de penser la co-élaboration sans avoir besoin de prêter une subjectivité à l’intelligence artificielle.

Roussillon nous aide ici à garder un point essentiel : ce qui a été rendu possible par une médiation acquiert sa valeur lorsqu’il peut être repris dans le travail propre du sujet.

L’enjeu se situe dans cette appropriation.

La réponse extérieure peut contribuer au processus ; elle ne devient pensée vivante qu’au moment où celui qui la reçoit peut véritablement en faire quelque chose.

L’épreuve vient ensuite

Cette manière de travailler appelle une vigilance particulière.

L’intelligence artificielle possède une faculté remarquable à donner une forme cohérente au langage.

Cette cohérence produit facilement une impression de solidité.

Or une pensée devient solide autrement.

Elle rencontre les textes auxquels elle se réfère. Elle supporte la vérification. Elle traverse des objections. Elle accepte parfois d’être modifiée par ce qui lui résiste.

C’est aussi à cet endroit que l’autre humain retrouve pleinement sa place.

La contradiction n’a pas disparu ; elle intervient lorsque la pensée est devenue suffisamment constituée pour la rencontrer.

Je perçois aujourd’hui ce mouvement comme une véritable temporalité du travail intellectuel : laisser émerger, élaborer, puis éprouver.

La liberté du premier temps rend possible l’exigence du dernier.

Dans mon précédent article, j’avais déjà insisté sur la nécessité de regarder moins l’intensité d’une expérience que son devenir : ce qu’elle permet ensuite comme pensée, comme déplacement ou comme ouverture.

Cette exigence vaut également ici.

Une conversation féconde avec une intelligence artificielle ne suffit pas à faire recherche.

Elle peut ouvrir un chemin qui devra ensuite rencontrer ce qui lui échappe.

Quand la recherche devient conception

Ce déplacement dans ma propre manière de chercher a progressivement rejoint un autre travail : celui de la conception des dispositifs développés au sein d’Aliorae.

La question est apparue avec une évidence nouvelle :

quelle place voulons-nous donner à l’intelligence artificielle dans un processus qui concerne profondément le sujet humain ?

Les dispositifs auxquels nous travaillons portent sur des expériences où la réponse immédiate n’est pas nécessairement ce qui aide le plus.

Un rêve demande parfois à rester ouvert suffisamment longtemps pour que ses images continuent leur travail.

Une décision peut avoir besoin d’un espace dans lequel ce qui demeure contradictoire devient progressivement discernable.

Une expérience de souffrance professionnelle peut commencer par avoir besoin d’une forme avant de pouvoir être nommée autrement.

Le principe qui s’est imposé à nous est alors devenu simple : soutenir ce qui cherche à s’élaborer sans occuper la place depuis laquelle le sujet peut l’élaborer.

L’intelligence artificielle y devient une médiation.

Elle peut proposer une question, faire revenir une formulation autrement, maintenir un fil, ouvrir une association.

Le sens continue d’appartenir au mouvement de celui qui utilise le dispositif.

Cette position organise progressivement la conception de SONGES, de ONEIROS, de KAIROS, de CARE ou de PRAXIS, malgré la différence profonde de leurs usages.

Ce qui les relie se situe moins dans leur fonction apparente que dans la manière dont nous cherchons à construire leur rapport au sujet.

Un dispositif peut être techniquement capable d’aller plus loin que la place qu’il est souhaitable de lui donner.

Cette retenue devient alors une composante de sa conception.

Il s’agit de préserver suffisamment d’espace pour que la personne continue de chercher, d’associer, de décider, de produire son propre mouvement.

Cette question me paraît aujourd’hui beaucoup plus importante que celle d’une intelligence artificielle toujours plus performante.

Que devient la capacité humaine d’élaboration au contact du dispositif que nous construisons ?

C’est à cet endroit que la recherche sur l’altérité de structure rencontre pour moi une éthique de conception.

Conclusion

Je suis partie d’Ogden et de cette idée qui continue de m’accompagner : quelque chose peut apparaître dans l’entre.

La situation dont il parle demeure radicalement différente de celle qui m’occupe ici. Son tiers analytique naît de la rencontre de deux subjectivités engagées dans une expérience transférentielle.

L’intelligence artificielle ouvre une autre question.

Une seule subjectivité y est présente, et pourtant l’interaction peut produire une différence suffisamment opérante pour que la pensée revienne déplacée à celui qui l’a initiée.

Cette expérience m’a conduite à reprendre la notion d’altérité de structure depuis un endroit que je n’avais pas anticipé au moment où je la formulais.

Je la pensais alors comme une manière de comprendre certaines formes contemporaines de symbolisation.

Je la rencontre aujourd’hui comme une modalité possible de co-élaboration.

Ce passage ne transforme pas l’intelligence artificielle en sujet.

Il transforme peut-être notre manière de penser ce qu’une altérité doit être pour devenir opérante.

Et il ouvre, pour la conception, une responsabilité nouvelle.

L’enjeu ne consiste plus seulement à produire des systèmes capables de répondre.

Il devient possible de concevoir des dispositifs attentifs à ce que la réponse laisse encore ouvert.

Il y a là, peut-être, une orientation importante pour les formes futures d’intelligence artificielle destinées à accompagner les processus humains les plus sensibles.

Préserver un espace dans lequel le sujet peut encore être surpris par sa propre pensée.

La laisser se déplacer.

Lui permettre de devenir.

Bibliographie

Bollas, Christopher (1979). « The Transformational Object ». International Journal of Psycho-Analysis, 60, 97-107.

Bollas, Christopher (1987). The Shadow of the Object : Psychoanalysis of the Unthought Known. New York : Columbia University Press. Trad. fr. L’Ombre de l’objet. Psychanalyse du connu non pensé, Paris : Gallimard.

Ogden, Thomas H. (1994). « The Analytic Third : Working with Intersubjective Clinical Facts ». International Journal of Psychoanalysis, 75, 3-19.

Roussillon, René (1999). Agonie, clivage et symbolisation. Paris : Presses Universitaires de France.

Winnicott, Donald W. (1971). Playing and Reality. Londres : Tavistock Publications. Trad. fr. Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris : Gallimard.

Travaux antérieurs de l’autrice

Aubin, Flora. « À l’endroit du réel : ce que la psychanalyse voit encore quand la sociologie s’alarme ». Les mots du symbole. Lire le PDF

Aubin, Flora. « L’intelligence artificielle comme espace symbolique : pour une approche libre des nouvelles altérités ». Les mots du symbole. Lire le PDF

Aubin, Flora. « De l’espace transitionnel aux médiations non humaines : l’IA comme support de symbolisation et de remaniement ». Article précédant directement la présente recherche. Lire le PDF